Reconquérir sa souveraineté numérique : au-delà du mirage du SaaS et du cloud

Une interface fluide au prix de la maîtrise de nos données

Avec le développement du numérique, la plupart des organisations ont progressivement délégué le stockage de leurs données à des tiers de confiance. Microsoft, Google, Apple et une pléiade d’autres géants du numérique sont ainsi devenus tacitement les dépositaires de notre histoire économique, administrative et personnelle. La promesse du SaaS (Software as a Service) et du Cloud était effectivement séduisante : une maintenance déléguée, une accessibilité universelle et une agilité sans précédent. Mais derrière l’interface fluide des navigateurs se cache une réalité brutale : nous avons souvent perdu la maîtrise de nos données. Les licences temporaires qui sont désormais la norme ont entraîné progressivement un glissement technique et contractuel avec pour conséquence une perte de contrôle sur nos actifs informationnels. Mais que se passera-t-il demain si notre fournisseur fait faillite, s’il décide d’augmenter soudainement ses prix, si nous souhaitons migrer nos données vers une solution plus adaptée à nos besoins ou encore si des tensions géopolitiques impactent l’accès aux outils que nous utilisons ?

La première faille du modèle SAAS et du cloud réside dans la dépendance critique des organisations à la fiabilité d’un prestataire distant dont elle ne maîtrise souvent ni les process ni la vulnérabilité. La continuité d’activité d’une entreprise ne dépend désormais plus uniquement de la robustesse de ses propres infrastructures internes mais également de la stabilité d’un écosystème externe opaque.

L’incident majeur impliquant Microsoft et CrowdStrike en juillet 2024 restera gravé dans les annales de l’informatique comme un exemple d’école de cette vulnérabilité systémique. Le 19 juillet 2024, une mise à jour défectueuse de CrowdStrike, une entreprise américaine de cybersécurité, déclenche une panne informatique majeure pour plus de 8,5 millions d’ordinateurs et de serveurs exploitant le système Microsoft. Divers secteurs sont affectés : les aéroports, la grande distribution, les banques, les hôpitaux, les hôtels, les marchés financiers, la restauration, des administrations, des numéros d’appels d’urgence ou encore des sites internet.

Autre exemple. Le 5 novembre 2025, la commune du Tampon, à La Réunion, informe ses administrés de l’indisponibilité totale du logiciel Oxalis, la solution métier utilisée par le service d’urbanisme pour instruire les dossiers réglementaires, dont les demandes de permis de construire. À la suite d’un incident technique majeur survenu au niveau national, l’outil reste en effet inaccessible plusieurs jours, paralysant les services municipaux dans la réalisation de leurs missions. Cet épisode démontre la vulnérabilité critique d’une administration dont la continuité de service dépend exclusivement de la stabilité d’un fournisseur tiers.

Mais l’un des événements majeurs de ces dernières années qui illustre la dépendance critique dans laquelle se trouvent aujourd’hui de nombreuses organisations face à leurs prestataires, c’est l’incendie qui a détruit le datacenter d’OVH à Strasbourg en mars 2021. Ce sinistre a mis en lumière une faille majeure : les copies de sauvegarde étaient stockées physiquement dans le même bâtiment que les serveurs de production. Lorsque les flammes ont ravagé l’infrastructure, elles ont anéanti simultanément les données originales et celles de secours. Cet incident a soulevé une double problématique. D’une part, celle de l’opacité contractuelle : dans la plupart des cas, les clients pensaient leurs actifs numériques en sécurité et n’avaient aucune visibilité réelle sur la géolocalisation de leurs données ni sur le nombre de redondances mises en place. L’autre enjeu, c’est celui de la responsabilité du producteur de données. Aux yeux de la loi et pour la pérennité de l’activité, l’entreprise demeure l’unique garante de ses documents et de leur conservation légale, quand bien même elle en délègue la maîtrise technique. Or, en transférant ce patrimoine informationnel à un tiers, beaucoup d’organisations perdent toute visibilité sur son traitement réel et sa récupérabilité effective. Cette problématique est trop souvent éludée, particulièrement lors de souscriptions de logiciels avec l’acceptation rapide de conditions générales. De nombreux services informatiques ignorent en réalité ce qui se trouvent dans les contrats SaaS qu’ils ont signé en matière de gestion de données. L’arrêt rendu par la Cour d’appel de Douai dans le litige opposant Bâti Courtage à OVHcloud illustre dramatiquement les conséquences de cette délégation aveugle. Alors que le tribunal de commerce de Lille avait initialement condamné l’hébergeur à verser plus de 100 000 € d’indemnités pour la perte totale des données suite à l’incendie de Strasbourg, la Cour d’appel a réduit ce montant à la somme dérisoire de 1 800 €. La justification est la suivante : en l’absence de clause contractuelle explicite exigeant une géo-redondance ou une séparation physique des sauvegardes, l’hébergeur a techniquement respecté ses obligations minimales. Ce verdict agit comme un avertissement sévère : sans exigence contractuelle précise, la confiance placée dans le cloud ne vaut pas protection, et la responsabilité de la perte repose in fine entièrement sur le client.

Quand la continuité d’activité n’est plus assurée

© PATRICK HERTZOG – L’un des data centers d’OVHcloud détruit par un incendie dans la nuit du 9 au 10 mars 2021 à Strasbourg.

L’épée de Damoclès géopolitique

Au-delà des pannes techniques et des événements exceptionnels qui peuvent advenir, une menace plus insidieuse plane aujourd’hui sur nos données : la géopolitique. Pourquoi ? Parce que nos données sont soumises aux lois du pays où résident les serveurs physiques ou à celles du pays où l’éditeur du logiciel a son siège social.

Le CLOUD Act américain, voté en 2018, est l’illustration parfaite de cette extraterritorialité du droit. Il permet en effet aux autorités judiciaires américaines d’exiger la remise de données stockées par des entreprises américaines, même si ces données sont physiquement hébergées sur des serveurs situés en Europe, en Suisse ou ailleurs. La souveraineté numérique européenne, pourtant souvent invoquée dans les discours politiques, se heurte ici à une dangereuse réalité : utiliser un service SaaS américain, c’est accepter que vos données soient, in fine, sous juridiction américaine.

Les risques de rupture de service pour raisons diplomatiques sont également tangibles. En cas de sanctions internationales ou de tensions accrues entre états, l’accès aux logiciels peut être coupé du jour au lendemain. Nous avons ainsi vu des exemples de sociétés de logiciels fermant l’accès à leurs outils à des clients russes dès le début du conflit en Ukraine. Autre exemple : en février 2025, l’administration américaine impose des sanctions ciblées contre le procureur de la Cour Pénale Internationale (CPI), Karim Khan, ainsi que contre plusieurs magistrats, en réponse à l’émission de mandats d’arrêt internationaux. Ces sanctions, basées sur un décret présidentiel gèlent leurs avoirs et interdit à toute entreprise américaine de leur fournir des biens ou des services. Conséquence directe et technique : la suspension immédiate des comptes Microsoft 365 (messagerie Outlook, stockage OneDrive, outils collaboratifs) de ces hauts responsables. Bien que Microsoft ait initialement nié avoir coupé les services de l’institution dans son ensemble, il est avéré que l’accès aux outils numériques essentiels au travail du procureur a été bloqué, paralysant partiellement l’activité de l’institution basée à La Haye. Face à cette ingérence numérique caractérisée, la CPI a officiellement annoncé son intention d’abandonner la suite Microsoft pour migrer vers une solution européenne souveraine, reconnaissant ainsi que sa dépendance technologique constituait une menace directe pour son indépendance judiciaire et sa continuité opérationnelle.

Aujourd’hui, de plus en plus d’organisations prennent la mesure de ces risques mais les réponses apportées ne sont pas toujours suffisantes. Dans les architectures SAAS contemporaines, la donnée ne peut être dissociée de son contexte. Si on prend l’exemple d’une GED, chacun des documents qui s’y trouve est accompagné d’informations essentielles : date de création, nom du producteur, tags, droits d’accès, historique des versions, liens entre les documents, workflow de validation, etc. Lorsqu’une organisation change d’outil de gestion électronique de documents, elle est en droit d’exiger à son ancien fournisseur une copie des données stockées. Le problème c’est qu’elle récupère souvent un amas de fichiers inexploitables. Sans le logiciel SaaS pour « lire » la base de données et reconstituer le contexte, cette sauvegarde s’avère parfois inutile. Imaginez retrouver 50 000 documents PDF nommés « doc_12345.pdf » sans aucun moyen de savoir lequel correspond au contrat du client X, qui l’a modifié en dernier, quelle version est valide, ou quelles clauses il contient. Vous possédez le contenant, mais vous avez perdu la clé du contenu. La donnée est techniquement sauvegardée, mais morte pour une utilisation métier ou pour être archivée correctement. C’est la paralysie par perte du contexte. Vous avez les briques, mais vous avez perdu les plans de la maison et le ciment qui les lie.

La plupart des contrats de services Cloud et GED incluent bien une clause de « réversibilité ». Sur le papier, elle est rassurante : en cas de fin de contrat, le client peut récupérer ses données. C’est une obligation légale dans de nombreuses juridictions, notamment en Europe avec le RGPD qui consacre un droit à la portabilité.

Cependant, il existe un fossé immense entre la réversibilité théorique et la réversibilité opérationnelle. « Réversible » ne veut pas dire « Utilisable ». La réalité du terrain est souvent toute autre : les exports fournis en fin de contrat sont incomplets, fragmentés, ou livrés dans des formats propriétaires obscurs. L’arborescence logique est détruite, les métadonnées complexes aplaties dans des tableaux illisibles, et les liens hypertextes internes brisés.

Le coût et le temps nécessaires pour réinjecter ces données dans un nouveau système sont souvent prohibitifs. Il faut des mois de travail à des équipes techniques pour nettoyer, restructurer et mapper les données exportées vers le nouvel outil. Ce coût de sortie crée un effet de verrouillage qui est de facto bien plus puissant que n’importe quelle clause contractuelle. Les entreprises restent ainsi fidèles à un fournisseur non par satisfaction, mais par incapacité technique et financière à partir. La réversibilité promise devient alors un mirage qui maintient le client dans une dépendance perpétuelle.

L'illusion d'une solution à moindre coût

Des achats métier sans maîtrise des enjeux techniques et législatifs

Enfin, le mode SaaS a aussi considérablement facilité les achats dits « shadow IT » : une direction métier, séduite par une solution qui promet une mise en œuvre rapide et sans installation, peut aujourd’hui souscrire directement à un abonnement en ligne, carte bancaire à l’appui, sans jamais passer par la DSI. Mais cette facilité a un revers : les enjeux techniques (compatibilité avec le système d’information existant, sécurité des accès, interopérabilité des données) et les enjeux législatifs (localisation des données, conformité RGPD, exposition à des législations extraterritoriales comme le Cloud Act) sont rarement mesurés par des équipes métier qui n’ont ni la formation ni la vocation à le faire.

Cette autonomie, en apparence gagnée, a donc un coût réel : multiplication des outils redondants au sein d’une même organisation, failles de sécurité liées à des accès non maîtrisés par la DSI, données dispersées chez des prestataires non répertoriés, et in fine une perte de vision d’ensemble du système d’information. Le jour où un incident survient (fuite de données ou rupture de service), c’est la DSI qui doit gérer la crise, sans avoir été associée en amont à la décision d’achat.

Face à ce constat sombre, la résignation n’est pas une option. Il est possible, et même impératif, de reprendre la main sur ses données. Cela nécessite un changement de posture : passer d’une confiance aveugle à une vigilance active. Voici six piliers pour reconquérir sa souveraineté numérique.

  1. Imposer la souveraineté des métadonnées

La règle d’or à adopter est la suivante : ne jamais laisser le fournisseur être le seul détenteur de ses données. Concrètement, cela signifie exiger contractuellement et techniquement des exports réguliers des données et métadonnées dans des formats ouverts, standardisés et lisibles par des outils tiers (CSV, XML, JSON, etc.). Il s’agit de sauvegarder les documents/données et l’intelligence du système : qui a fait quoi, quand, sur quel document, avec quels tags. L’objectif est d’être capable de reconstruire un index de recherche minimal en local, même si le SaaS disparaît du jour au lendemain. En cas de rupture de service, vous pourriez au moins savoir quels documents vous aviez, où ils sont censés être stockés, et quelle est leur version valide, en attendant une restauration complète.

  1. Remettre en question l’acquisition d’un nouvel outil

Avant de migrer un processus métier vers un nouvel outil, qui plus est en mode SAAS, il est impératif de se poser la question fondamentale de son utilité réelle. Souvent, la complexité ajoutée par un outil sophistiqué est disproportionnée par rapport au besoin réel des utilisateurs sur le terrain. Une arborescence de fichiers partagée bien structurée, couplée à des conventions de nommage strictes et peut-être un simple tableau Excel ou une base de données légère en local, peuvent parfois suffire. Pour de nombreux besoins de stockage et de partage, la simplicité est gage de robustesse.

  1. Privilégier les installations en local

Une option trop souvent délaissée aujourd’hui est celle de privilégier au maximum l’achat d’applications pouvant être installées en local, soit avec des licences perpétuelles, soit par le biais d’un achat définitif (plutôt qu’un abonnement annuel renouvelable). En inscrivant cette exigence dans leurs cahiers des charges, les organisations obligeraient ainsi les fournisseurs à changer leur fusil d’épaule et à proposer des alternatives au mode SaaS. Acheter un logiciel, c’est acquérir un outil durable ; louer un service en mode SaaS, c’est créer une dépendance.

L’argument selon lequel le SaaS allégerait la charge de maintenance est sans aucun doute séduisant pour des DSI aux équipes réduites mais il ne s’agit en réalité que d’une illusion. Le SaaS permet certes de réduire les coûts à l’achat, mais il ne fait que déplacer le problème dans le temps : ces coûts ressurgissent, démultipliés, le jour où l’organisation souhaite changer de solution.

  1. La stratégie de la double résidence (Duplication intelligente)

La sauvegarde « à l’aveugle » ne suffit plus. Il faut mettre en place une stratégie de double résidence intelligente. Cela implique une réplication des documents critiques sur un stockage local ou sur un cloud alternatif souverain. Cette réplication ne doit pas être passive. Elle doit être couplée à la base de métadonnées exportée mentionnée plus haut. Plus important encore, il faut tester régulièrement la capacité à naviguer dans cette copie « à froid ». Par exemple en organisant des exercices de crise qui simulent une perte d’accès totale à votre fournisseur SaaS et en essayant de retrouver un document spécifique sur base de vos sauvegardes locales et de vos exports de métadonnées. Si vous n’y arrivez pas en moins d’une heure, votre stratégie de sauvegarde est défaillante.

  1. Clauses contractuelles et tests de réversibilité réels

La négociation contractuelle est le premier levier de souveraineté. N’acceptez plus les conditions générales de vente (CGV) standards. Il est crucial d’inclure dans les contrats l’obligation explicite de fournir un format de réversibilité documenté, testé et validé avant même la signature du contrat. Mieux encore : réalisez un test de réversibilité grandeur nature tous les deux ans. Simulez la fin du contrat. Demandez l’export complet de vos données et tentez de les ré-exploiter dans un environnement neutre ou un outil concurrent. Si le test échoue, si les données sont inexploitables ou si le coût de migration est trop élevé, alors le contrat est à risque majeur. Ce test doit être un critère de maintien ou de résiliation du service. Privilégiez systématiquement les standards ouverts et l’interopérabilité. Une solution qui s’appuie sur des modèles de données fermés n’est pas une solution pérenne. 

  1. Renforcer la collaboration entre les directions métier et la DSI

Imposer que tout achat de logiciel métier, y compris en mode SaaS, transite obligatoirement par la DSI n’est donc pas un frein bureaucratique mais une condition de maîtrise du risque : c’est la seule instance en mesure d’évaluer ces enjeux avant la signature du contrat, et non après.

Comment reprendre la main : stratégies de souveraineté concrètes

Conclusion : de la confiance aveugle à la vigilance active

Le Cloud et le SaaS sont des outils puissants, capables d’accélérer l’innovation et de faciliter la collaboration. Ils ne doivent cependant pas devenir des boîtes noires où disparaît notre souveraineté numérique. Les données sont des actifs stratégiques mais elles constituent aussi la mémoire vive de nos organisations. Leur gestion doit donc toujours rester sous le contrôle des organisations productrices même si leur traitement quotidien est délégué à des tiers.

L’appel à l’action est urgent. N’attendez pas la prochaine panne majeure ou la prochaine crise internationale pour réagir. Auditez dès maintenant votre capacité à retrouver et à lire vos données critiques. Posez-vous la question : si votre fournisseur SaaS principal fermait ses portes demain matin, ou si ses serveurs étaient inaccessibles pendant une semaine, seriez-vous capable de continuer à travailler ? Si la réponse est non, alors il est temps de vous préoccuper de la souveraineté de vos données.

Retour en haut